Accueil Anthology of American Folk Music Chapitre 4 de l’Anthologie de la Folk Américaine d’Harry Smith : Coley Jones – Drunkard’s Special

Chapitre 4 de l’Anthologie de la Folk Américaine d’Harry Smith : Coley Jones – Drunkard’s Special

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Set One: Ballads; Disc One; Track Four: « Drunkard’s Special » performed by Coley Jones. « Vocal solo with guitar. » Recorded in Dallas on December 6, 1929. Original issue Columbia 14489D (W149558).

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« Drunkard’s Special » est une variante d’une child ballad du nom de Our Goodman. La ballade a été édité pour la première fois en 1776 dans la collection Ancient and Modern Scottish Songs de David Herd sous le nom de
Merry cuckold and Kind, mais la publication a été réalisé à partir d’un manuscrit non daté ce qui laisse à supposer que la chanson existait depuis beaucoup plus longtemps.

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L’origine géographique de cette ballade reste également un mystère . Les folkloristes estiment que la chanson est probablement d’origine écossaise mais de récentes découvertes ont mis à jour une version anglaise probablement antérieure à celle publié par Herd. Un mot, au passage sur David Herd qui a été au 18eme siècle un des premiers éditeurs de ballades britanniques et cela bien longtemps avant Child. S’il était comptable de profession Herd consacra tout son temps libre à la découverte et à l’édition de poèmes écossais. Son travail d’éditeur commence en 1769 quand il publie son premier recueil de ballades mais sa grande oeuvre reste le livre « Ancient and Modern Scottish Songs » qui aujourd’hui encore est régulièrement réédité. Ce livre a servie de base à la collection de Harry Smith. C’est ce bouquin que sa mère lui a offert pour éclairer ses recherches sur les sources de la musique Américaine.

Le succès du livre de Herd conduit un autre folkloriste et directeur de musée du nom de James Johnson à s’intéresser de près à cette chanson. Il engagea un ami musicien du nom de M. Clarke et ensemble il partirent sur la route à la recherche d’un chanteur qui connaissait cette ballade pour en faire une retranscription musicale. Cette méthode de collectage était tout à fait courante au 18eme siècle. Les folkloristes voyageaient souvent en duo et traversaient le pays à la recherche de musiciens qui connaissaient ce répertoire pour l’éditer sous forme de partition et de manuscrit. Le successeur de Johnson fit un compte rendu de l’aventure quelques années après la mort de ce dernier.
Les mots de cette vieille ballade extrêmement curieuse ont été récupérés par David Herd et imprimés dans sa Collection. Johnson, l’éditeur du Musée, après plusieurs recherches infructueuses, fut informé qu’un vieil homme du nom de Geikie, habitant près d’edimbourg , chantait les couplets avec talent , et que la mélodie était exceptionnellement bonne. En conséquence, lui et son ami M. Clarke se sont rendus au logement de Geikie, et l’ont invité dans une auberge pour vider une bouteille avec eux. Ils le rendirent bientôt très « joyeux »; et quand ils lui demandèrent de chanter la chanson il s’exécuta avec grande joie. M. Clarke a immédiatement retranscrit les notes et arrangé la chanson pour le Musée, dans laquelle les paroles et la musique sont apparues ensemble pour la première fois en 1797

Cette interview met en lumière l’importance du travail des premiers collecteurs, qui ont évité à de nombreuses œuvres de s’évanouir dans le brouillard du temps qui passe. Si de nombreuses ballades ont été collectés juste avant de s’éteindre il n’en est pas de même pour Our Goodman qui existait sous des formes différentes dans de nombreux endroits de la planète. L’index des chansons folkorique de Roud (qui est aujourd’hui la plus grande base de données existante sur le sujet de la musique traditionnelle) comptabilise plus de 400 versions différentes dans le monde ! Our goodman est en effet une forme d’histoire humoristique qui existe depuis le moyen âge dans toutes les cultures. En Allemagne on donnait à ce genre de contes le nom de Schwank, en France on les appelait des Fabliaux. Ces récits  courts, réalistes et paillards faisaient rire en tournant en ridicule les faiblesses humaines. Our Goodman s’inscrit dans cette tradition . Les titres donné à la chanson peuvent différer selon les époques et les lieux. Parfois elle se nomme «Three Nights ‘Experience» ou alors «Cabbage Head Blues» , «Coming Home Late» , d’autres fois elle se nomme, comme sur l’anthologie d’Harry Smith,« Seven Drunken Night ».

L’histoire est, dans les grandes lignes, toujours la même. Un Homme rentre chez lui ivre et trouve des preuves de la présence d’un autre Homme dans la maison. Il peut s’agir d’un chapeau, d’un cheval, d’une épée, d’un bouclier etc..La femme, profitant de l’état d ‘ébriété de son mari lui fait croire qu’il voit mal et qu’elle n’a rien à se reprocher. Il n’en reste pas moins que le mari reste méfiant sans pouvoir complètement séparer le vrai et le faux dans les explications de sa bien aimée.
Si cette ballade est très probablement d’origine britannique elle a donc très rapidement été traduite dans d’autres langues. En Allemagne on en trouve une trace dès le milieu du 18eme siècle, elle a ensuite migré à travers toute l’Europe. On la retrouve aussi bien au Danemark, en Hongrie, en Russie et même en France à partir du 19eme siècle sous le nom de Marion

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Plus tard on entendra d’autres versions provenant d’autres continents, jusqu’en Australie ! Là bas les chevaux et les épées ont été remplacées par des instruments indigènes ou même des animaux de compagnies inattendus comme les serpents qui dans certaines cultures sont élevés pour chasser les souris de la maison ! Our goodman est donc très probablement la chanson traditionnelle qui est resté, au fil des siècles, la plus populaire dans le cœur du public . Elle sera chantée dans les tranchés durant la grande guerre par les soldats britanniques, elle sera adoptée par des clubs sportifs et elle deviendra même un tube en 1967 lorsque les Dubliners en enregistreront une version sous le nom de  Seven Drunken Nights  » .

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Outre les frontières géographiques la chanson a également traversé les frontières raciales . our goodman est, en effet, une des (très) rares chansons folk à avoir intégré le répertoire noir Américain. Ainsi  Blind Boy Fuller  l’enregistra sous le nom de Cat Man Blues tout comme Blind Lemon Jefferson. La version la plus populaire reste cependant celle enregistré par sonny boy williamson sous le nom de Wake Up Baby

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Le fait que Drunkard’s Special soit la première chanson de l’anthologie interprété par un musicien noir du nom de Coley Jones n’est donc pas vraiment une surprise. Ce qui est plus inattendu par contre est le style de la chanson qui est à la jonction entre la folk et la country un genre musical où l’on retrouve peu d’artistes de couleurs. L’industrie musicale Américaine est, en effet, dès les origines aussi ségrégationniste que la société. Dès 1920 , la folk et son prolongement, la country music, sont explicitement identifiées au public qu’elles visent, la population blanche et rurale du sud des États-Unis. Cette définition raciale permet alors de les distinguer explicitement du blues, autre genre musical associé aux ruraux de cette région, mais destiné aux populations noires. Ces deux genres apparaissent très vite comme deux parallèles destinées à ne jamais se rencontrer.

L’histoire voudrait qu’il Il y ait, d’un côté, Mamie Smith qui, Le 10 août 1920, se retrouve en studio pour enregistrer le premier disque de blues vocal de l’histoire de la musique, et de l’autre Jimmie Rodgers qui serait la racine blanche de la country music. Cette histoire n’ est évidemment qu’une triste légende. Dès le départ les deux styles communiquaient entre eux, l’industrie du disque ne les ayant disjoints que pour de basses raisons commerciales.

Dans les faits les chanteurs de blues se sont emparés des guitares apportées essentiellement par les colons espagnols et italiens et si le blues trouve sa source dans le négro spiritual et les chants de travail il s’est considérablement enrichi au contact d’autres cultures. L’influence amérindienne, par exemple, longtemps occultée, est aujourd’hui de plus en plus mise en avant par les auteurs et les chercheurs. Elle serait particulièrement sensible sur l’utilisation des gammes pentatoniques (venues d’Asie) et sur certains types de blues comme celui du Delta, hypnotique, lancinant, rythmique et souvent modal. Il ne faut pas non plus sous-estimer les influences celtiques ou françaises, en particulier au niveau des thèmes abordés et dans la construction de certaines formes de blues qui ne sont pas sans rappeler les ballades Européennes
Dans les faits, encore, le premier disque blues enregistré, l’a été par un blanc, du nom de Al Bernard, qui en 1918 chanta le standard St louis Blues composé par Wc Handy. Cette chanson connu un énorme succès, à tel point que Al en enregistrera 9 versions différentes. Il donnera ainsi une première notoriété au blues.

De son côté la musique folk et country a très vite adopté le banjo qui est un instrument typiquement Africain. Les artistes noirs ont également très tôt investi la musique des cow boys, Coley Jones en est un exemple. Impossible de ne pas citer aussi Leadbelly qui est sans aucun doute possible une influence absolument majeure dans la folk et la country Américaine. Les artistes blancs de country ont également été nourris par les sonorités et les techniques afro-américaines. Quelques exemples attestent de ces échanges. Le célèbre style de guitare de Maybelle Carter (le « Carter lick »), dont de nombreux musiciens continuent de s’inspirer, lui a été enseigné par son ami Lesley Riddles, un Africain-Américain. Jimmie Rodgers a appris à jouer de la guitare avec un voisin noir, avant d’enregistrer avec Louis Armstrong.Bill Monroe a fait son apprentissage avec Arnold Shultz, un ami noir Etc..

Dans la musique il n’y a donc pas de couleurs, il n’y a que des sons qui s’enrichissent mutuellement. Harry smith l’avait bien compris et c’est la raison pour laquelle il ne fera, dans ses notes, aucune allusion à la couleur de peau des musiciens. Pour lui c’est un non sujet. Si artistiquement le concept de musique raciale n’existe donc pas il en va tout autrement au niveau commercial.

Pour vendre plus facilement la musique country à une Amérique blanche les maisons de disques ont non seulement ignorées les interactions raciales qui avaient présidé à la pratique de la musique dans le sud du pays mais aussi et surtout invisibilisés les contributions directes des musiciens noirs dans les studios. Nashville, épicentre de la musique country a grandement participé à ce processus, dès 1925, les studios lancent l’émission de radio « Grand Ole Opry » qui véhicule de manière insidieuse une image du Sud qui reprend les codes narratifs et iconographiques de l’idéologie de la Cause Perdue (une réécriture confédérée de la guerre de Sécession excluant des causes du conflit le maintien de l’esclavage dans le Sud).

C’est dans ce contexte que vécu, dans les années 20, Coley Jones, un musicien noir qui passa une grande partie de son existence dans la ville de Dallas, une des places fortes de la musique country et du partie républicain. Il fit ses débuts dans les spectacles de ménestrels dont nous avons déjà eu l’occasion de parler avant d’enregistrer dix-sept chansons pour Columbia Records entre 1927 et 1929, à la fois en solo et en tant que membre du Dallas String Band dont voici une photo

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Ce band est aujourd’hui considéré comme le premier groupe de country noir du Texas .
Sa notoriété était énorme. La composition du groupe variait en fonction des engagements et des époques. Outre une guitare, une basse et un violon ils jouaient parfois, sur scène, avec des clarinettes et des trompettes.
Coley Jones était, à la mandoline, la colonne vertébrale du groupe. Son jeu à la fois technique et groovy était une des attractions de la ville et eu une grande influence sur de nombreux musiciens.
Au fil des ans le groupe changea de nom pour se nommer le Coley Jones String Band dans lequel joua le jeune T-Bone Walker !
On sait aussi que Jones était un musicien de studios réputé, on peut l’entendre sur de nombreux disques, parfois sans qu’il soit crédité.

Comme tant d’autres artistes Coley Jones disparu dans la brume après la crise économique de 1929. Il disparu après avoir ouvert la voie pour des musiciens noirs comme Charley Pride Darius Rucker ou Cowboy Troy qui devinrent , longtemps après Jones, des stars de la musique country.

Malgré ces quelques éblouissantes réussites la reconnaissance de l’apport des musiciens noirs dans la musique country reste aujourd’hui encore un sujet brûlant outre atlantique. Ainsi Le 4 juin 2020, une manifestation rassembla des milliers de personnes à Nashville, cœur historique de l’industrie de la country music dans le but de dénoncer le racisme que sous-tend la production de cette musique. Quelques jours plus tard le 9 juin, le Grand Ole Opry, institution majeure de ce genre basée dans la capitale du Tennessee, déclara officiellement vouloir œuvrer en faveur de la diversité raciale dans la country music.

La diversité raciale n’est en vérité pas le sujet car, comme nous l’avons vu, la country est diverse depuis ses origines. Le combat qui reste à mener est celui de la reconnaissance de ce fait historique..
Une histoire que Coley Jones a contribué à écrire.

Sources

https://blogs.loc.gov/folklife/2018/09/mustache-on-a-cabbage-head-three-centuries-experience-with-our-goodman/

https://en.wikipedia.org/wiki/Our_Goodman

https://www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2005-2-page-5.htm

https://www.allmusic.com/artist/dallas-string-band-mn0000139390

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