Accueil Anthology of American Folk Music Chapitre 6 de l’Anthologie de la Folk Américaine d’Harry Smith : Buell Kazee – The Butcher’s Boy

Chapitre 6 de l’Anthologie de la Folk Américaine d’Harry Smith : Buell Kazee – The Butcher’s Boy

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Set One: Ballads; Disc One; Track Six: « The Butcher’s Boy (The Railroad Boy) » performed by Buell Kazee. « Vocal solo with 5-string banjo. » Recorded in New York on January 16, 1928. Original issue Brunswick 213A (032). 
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Avec The Butcher’s Boy nous quittons, pour la première fois l’univers des child ballad, puisque cette chanson est d’origine Américaine bien qu’elle soit dérivée de ballades anglaises traditionnelles. La chanson « Sheffield Park » traite, par exemple, d’une histoire très proche au point que l’on pourrait considérer sans peine que The Butcher’s boy en est une variante.
Cette chanson raconte l’histoire tragique d’une fille qui tombe amoureuse d’un jeune boucher. Lorsqu’elle apprend que le jeune homme la trompe elle se pend dans sa chambre. Elle laisse une lettre à ses parents demandant à ce qu’on l’enterre avec une tourterelle posée sur la poitrine afin que tout le monde sache qu’elle est morte d’amour. Dans certaines versions la femme est quittée parce qu’elle est enceinte, dans d’autres le garçon la quitte pour une femme plus riche. Dans la plupart des versions l’action se déroule à Londres mais il arrive aussi parfois que l’histoire prenne racine dans les rues de Jersey aux Etats Unis. Les chercheurs pensent d’ailleurs , aujourd’hui, que le mot jersey faisait d’avantage allusion au maillot britannique qu’à la ville Américaine. Quoi qu’il en soit il existe au moins 275 variantes recensées par le site round ( la plus grande base de donnés des musiques folklorique dans le monde). Il s’agit donc d’une des ballades Américaine les plus populaires. aujourd’hui encore des artistes comme Elvis costello la joue régulièrement lors de ses concerts . Sinead O’Connor en a également enregistré une très belle version en 1997 pour le film éponyme.

Ce succès est dû, en partie, au fait que the butscher boy est une Broadside Ballad. Il s’agissait de chansons populaires imprimées sur de grande feuilles de papier et qui étaient vendues pour presque rien dans la rue par des vendeurs ambulants

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Du fait de leur faible coût ces ballades se sont invitées, jusqu’au début du 20 eme siècle dans presque tous les foyers Anglais et plus tard Américains. . Les premières Broadsides ballads ne comportaient, par contre, pas de notation musicale. Il était simplement indiqué qu’on pouvait chanter la chanson sur un autre air populaire. Ce mode de fonctionnement explique qu’il existe un nombre incroyable de variations mélodiques selon les régions et les villes où la ballade a été chantée.

l’une des versions les plus célèbres reste celle enregistrée, en janvier 1928, par Buell Kazee pour le label Brunswick Records qui sera plus tard racheté par Decca avant de redevenir indépendant en 1970.
Buell Kazee est très certainement un des musiciens country les plus influents des années 20.

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Né à Burton’s Fork, Kentucky en 1900 Buell Kazee n’avait rien d’un Hillbilly. Il étudia le latin et le grec dans à l’Université de Georgetow et a également eu une éducation musicale formelle qui lui permit de développer une technique au banjo beaucoup plus fine et maîtrisée que la plupart de ses confrères musiciens. Brunswick Records lui proposa, en 1927, de monter à New York pour enregistrer des disques. Il mettra finalement 58 chansons sur bande entre 1927 et 1930 dont cette version de the butcher boy et  beaucoup d’autres succès tels que «Grey Lady», «The Sporting Bachelors» .  . Comme presque tous les artistes folk Buell Kazee trouva de moins en moins de contrats lors de la grande dépression des années 30. Il essayera de rester dans le métier en signant sur un autre label (la maison de disque vocation), en vain. Il quitte alors le métier et devient pendant 20 ans le pasteur de la ville de Morehead !
La parution de l’anthologie de Harry Smith et le regain d’intérêt de la jeunesse pour la musique folk, à la fin des années 50, le remet sur le devant de la scène. Il joue plusieurs fois au Newport Folk Festival  et écrit 3 livres qui se vendront très bien. A presque 60 ans il entame alors une deuxième carrière jusqu’à son décès  le 31 août 1976 à l’âge de 76 ans.

Lorsqu’on lis les paroles de la version de the butcher boy interprété par Kazee il y a un détail qui interpelle. Le titre de la chanson parle d’un jeune boucher..or dans la version de Kazee ce boucher n’apparaît jamais ! Il est remplacé par un ouvrier des chemins de fer !

That railroad boy I love so well
He courted me my life away
And now at home he will not stay »

Kazee en donnera les raisons bien plus tard, en 1958, lorsqu’il reprendra cette chanson sur un enregistrement pour folkways, il dira en introduction :

« The Butcher’s Boy » est bien sûr le titre original de la chanson  Mais  dans le kentucky, dont je viens, on l’appelle the railroad boy en souvenir de l époque des chemins de fer, lorsque ceux cies ont commencé à remonter dans nos vallées . Il y a avait pour nous un aspect très romantique dans ces rails. Beaucoup d’entre nous se sont mis à chanter des chansons à propos de ces trains. Nous avons souvent remplacé, dans the butcher boy, Londres par une ville de chez nous qui se nomme Lebanon mais que tout le monde appelle « liban », en raison du grand nombre de cèdres que l’on trouve dans la région.Il se trouve que Liban est un carrefour ferroviaire, l’endroit où plusieurs lignes se rejoignent. Cela m’a beaucoup marqué et j’ai toujours chanté cette chanson ainsi. Quand je suis arrivé à New York, je savais que nous allions enregistrer « The Butcher’s Boy » et je voulais parler du boucher car c’est ainsi que tout le monde connaissait cette chanson..Mais malgré moi, à chaque fois que j’arrivais au couplet je chantais « railroad boy » au lieu de Butcher boy..De guerre lasse la maison de disque a finit par laisser cette erreur. »

Cette anecdote illustre à merveille le rapport presque fusionnel qui existe entre une partie de l’Amérique et le train. Phillipe Corbet en parle magnifiquement dans son podcast « les lettres d’Amérique ». Il nous dit que les gares sont des lieux mythiques pour les américains, à tel point qu’il n’est pas rare de voir des jeunes hommes demander leur fiancé en mariage dans la magnifique gare « Grand central » de New York.

Pour comprendre ce phénomène il faut remonter jusqu’au 19eme siècle et revenir au rôle central qu’a joué le train dans la conquête de l’ouest.
Nous sommes en 1863. L’Amérique est déchirée par la guerre de sécession et les conflits de plus en plus récurrents avec les amérindiens qui voient leurs espaces de vie fondre comme neige au soleil depuis le décret du 20 mai 1962 qui promet 62Ha de terre à toute famille (non indienne) qui s’engage à cultiver son sol pendant 5 ans. Ce décret va provoquer une incroyable vague de migration vers l’ouest. Il s’agit là d’un mouvement de population encore plus important que celui qui s’est produit en 1848 lorsqu’un ébéniste a trouvé quelques pépites d’or dans une rivière de Californie.  L’accroissement démographique nécessite de nouvelles infrastructures pour ramener le produit des terres cultivés de l’ouest vers l’est mais aussi pour permettre le transport du courrier et de la population. En 1863 il faut en effet environ 6 mois, en diligence, pour joindre les deux bouts du territoire !

En 1863, le président Abraham Lincoln décide donc la construction d’une voie ferroviaire transcontinentale, reliant la côte Pacifique à celle de l’Atlantique. Le projet est nommé [b]Pacific Railroad Act. [/b]
Antoine Bourguilleau a publié un article synthétique de très belle qualité pour le site « Géo ».
je cite :
« Deux compagnies se constituent : l’Union Pacific, qui partira vers l’ouest depuis Omaha, au Nebraska, et la Central Pacific, qui partira de Sacramento, en Californie. Cette dernière, qui franchira la Sierra Nevada puis le Grand Bassin, doit poser un millier de kilomètres de rails. L’Union Pacific, qui traversera beaucoup de plaines, doit construire les 2 000 kilomètres restants.
Les travaux de construction ne débutent qu’en 1865, à la fin de la guerre de SécessionL’Etat fédéral se montre généreux avec les deux compagnies privées, leur octroyant 16 000 dollars par mile construit dans les plaines, 24 000 dans le Grand Bassin et 48 000 dans les Rocheuses et la Sierra Nevada. Il cède aussi aux compagnies des terres situées le long de la voie, que ces dernières peuvent exploiter ou revendre à des prix élevés.
Cependant les travaux n’avancent guère. L’État change alors les règles et décide chaque compagnie peut aller aussi loin qu’elle le peut. Plus vous posez de rails, plus vous gagner d’argent !
S’engage alors une course folle ! Lorsque les traveaux sont interrompus par l’hiver de grandes villes sortent de terres en quelques jours avec ses saloons, ses hôtels. Le printemps revenu, la ville devient fantôme lorsque les ouvriers ainsi que le personnel des tripots et des bordels, qui suit le convoi reprennent leur route folle ! Il faut imaginer le travail harassant que représentait un tel projet !
Pour l’union pacific qui allait de l’ouest vers l’est L’avancée dans les plaines est difficile. Il faut trouver du bois et le couper pour faire des traverses, tandis que les rails sont acheminés sur le devant de la voie. Sitôt une section de rails posée, le train des ouvriers l’emprunte. Et ces ouvriers, il faut les nourrir. La compagnie s’alloue les services de plusieurs chasseurs de bisons, dont le célèbre William Cody, plus connu sous le nom de Buffalo Bill. Il faut aussi affronter les indiens et donc faire appel à l’armée pour protéger le convoit. Le travail est tellement harassant et dangereux que l’Union pacific fait essentiellement appel à des immigrés iralandais réputés pour leur dureté à la tâche.
A l’autre bout la situation n’est guère plus enviable.

Sur le chantier de la Central Pacific, les Chinois, recrutés en masse, sont près de 12 000 à travailler.  Pour franchir la Sierra Nevada, il faut bâtir des ponts, creuser des tunnels, au pic ou à l’explosif. Parfois, on n’avance que de 30 centimètres par jour ! Presque 10 % des ouvriers vont mourir de fatigue ou sous les éboulements provoqués par les explosifs !
Les conditions sont extrêmes. Il faut non seulement passer des montagnes mais également le désert du Sierra Nevada ! Malgré la faim, et les conditions extrèmes le chantier avance.
Fin 1868, les deux lignes sont sur le point de se rencontrer mais les compagnies, pour des raisons financières, font tout pour retarder le moment de la jonction. Elles poursuivent leur tracé en parallèle sur 300 kilomètres !e président Ulysses S. Grant finit par être mis au courant. Il siffle aussitôt la fin de la récréation. Le 8 mai 1869, à Promontory Summit, les lignes se rejoignent ! « 

Bien plus qu’un projet ferroviaire le transatlantique est devenu le symbole d’un pays réunifié après la guerre de sécession. On dira, lors de l’inauguration le 10 mai 1869 (deux jours après la jonction) « Que Dieu poursuive l’unité de ce pays comme les rails qui relient l’océan pacifique et l’océan atlantique ! »

Ce projet changera profondément l’Amérique. Il installera un véritable sentiment d’union nationale et changera complètement la structure du pays. Les villes qui avaient misé sur le rail vont très vite devenir d’énormes mégapoles. Chicago par exemple, qui n’était qu’un village au milieu du 19eme siècle va devenir la troisième plus grande ville du pays et dépasser en taille et importance économique la ville de Saint Louis qui était jusqu’alors considéré comme la porte d’entrée vers l’Ouest. Saint Louis avait, en effet, choisi de ne pas investir dans le rail pour préserver l’économie fluviale de la ville.

Très vite la musique s’est accaparé ce mythe car il s’est avéré être un facteur primordial d’ émancipation, non seulement pour les musiciens qui pouvaient voyager dans tout le pays grâce au train, mais aussi pour les travailleurs des champs de cotons et des mines qui attendaient que le train amène avec lui les musiciens itinérants qui étaient bien souvent un des rares moment de plaisir dans une vie difficile.

C’est Jimmie Rodgers  fils d’aiguilleur, qui aborda le premier le thème du train. Il enregistra des titres comme Waiting for a train, Train Whistle Blues, … La légende du train est également profondément associé au mythe du hobo dont Woody Guthrie, fera un personnage mythique. Les œuvres musicales rendant hommage aux trains sont légions. Duke Ellington, et son big band, ne perdait jamais une occasion de proclamer son amour du train, Louis Jordan enregistra Choo Choo Ch’Boogie. Cette chanson est aujourd’hui considéré comme un des premiers rythm and blues. Le bluesman Little Junior Parker écrira mystery train qui sera reprise par Elvis.
Certains styles musicaux sont même des hommages directs aux trains !
Le boogie-woogie, est un dérivé du terme ferroviaire bogie.
Il est impossible de donner la liste de tous les titres ayant un lien avec le chemin de fer.
Ma chanson préférée reste cependant city of new orleans ici magnifiquement interprété par Arlo Guthrie
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Cette chanson est entièrement dédié au train de la nouvelle Orléans. Sa mélodie vous rappellera immanquablement quelque chose n’est ce pas ?
Aujourd’hui encore de nombreuses villes des Etats Unis sont marquées par la traversée des trains qui font souvent plusieurs kilomètres de long ! D’un bout de l’horizon à l’autre vous n’en voyez pas le bout !
Jugez par vous même
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Ces trains transportent essentiellement des containers chinois.
Comme le dit Philippe corbet dans ses lettres d’Amérique c’est le déficit commercial Américain avec la chine que vous voyez passer de longues minutes sous vos yeux !
Il s’agit là d’un des clins d’oeil dont l’histoire a le secret, puisque 150 ans après avoir construit les chemins de fers Américains les chinois les utilise pour à leur tour partir à la conquête de l’ouest !

Sources

https://www.irishmusicdaily.com/butcher-boy

https://www.nj.com/hudson/2021/01/what-does-the-old-folk-songs-butcher-boy-have-to-do-with-jersey-city.html

http://theanthologyofamericanfolkmusic.blogspot.com/2009/11/butchers-boy-railroad-boy-buell-kazee.html

https://www.geo.fr/histoire/le-transcontinental-le-chemin-de-fer-qui-a-fait-lamerique-193732

https://www.books.fr/lamerique-et-les-chemins-de-fer-une-histoire-damour-oubliee/

https://argentanwebferro.fr/train-et-blues/

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